Le nouveau Secrétaire général s'exprime sur les enjeux devant lesquels se trouve l'OACI dans un monde en mutation, et sur l'importance de la Conférence de Rio pour la réussite du plus grand projet aéronautique de tous les temps.
Cent jours après votre entrée en fonction, quelles sont vos premières impressions?
Premièrement, je crois que nous avons un excellent Secrétariat. J'ai rencontré beaucoup de gens très compétents, non seulement au siège mais aussi dans les bureaux régionaux. Deuxièmement, je suis convaincu que l'Organisation est bien équipée pour relever les défis d'aujourd'hui et de demain dans le monde de l'aviation.
Quels sont certains des enjeux que vous avez déjà identifiés?Essentiellement, ils sont pratiquement les mêmes que lorsque l'OACI fut créée en 1944: construire et entretenir le cadre du développement sûr et ordonné de l'aviation civile. Bien entendu, le contexte a changé radicalement, surtout par suite d'un incroyable progrès technologique et d'une augmentation massive du trafic. Quel que soit le contexte, notre mandat sera toujours d'accompagner l'évolution technologique et la croissance de l'industrie grâce à des normes et pratiques recommandées qui assurent l'harmonisation et la coopération.
Le bilan de sécurité de 1996 et 1997 ne semble-t-il pas indiquer que nous ne réussissons pas à réduire les taux d'accidents?
C'est en effet un souci majeur. Il faut absolument prendre des mesures pour abaisser les taux d'accidents. Pour moi, la sécurité est la partie la plus importante de notre mandat parce qu'il n'y a rien de plus précieux que la vie humaine. Il faut que nous fassions le maximum pour aider les gouvernements et l'industrie du transport aérien à améliorer la sécurité.
Bien entendu, l'OACI a déjà pris des initiatives à cet égard. Nous avons mis en route un programme, avec le concours de l'industrie, pour prévenir les impacts sans perte de contrôle, le genre d'accident le plus répandu aujourd'hui. Nous nous attachons depuis des années à rehausser la sensibilisation aux facteurs humains. Nous avons démarré récemment un programme de supervision de la sécurité, un programme très important.
Il y aurait bien moins d'accidents si tous les pays se conformaient à toutes les normes et pratiques recommandées relatives à la sécurité. C'est précisément le but du programme OACI de supervision de la sécurité: identifier les problèmes et aider à trouver les bonnes solutions. Il y a peut-être un manque de ressources, de connaissances spécialisées ou de cadres administratifs. Quelle que soit la raison, nous pouvons améliorer le système en travaillant ensemble.
Une conférence mondiale tenue au siège de l'OACI en novembre dernier était axée sur la supervision de la sécurité. Quel est à votre avis son impact durable sur la sécurité?

J'ai été personnellement très fier que les Directeurs généraux de l'aviation civile de 148 pays reconnaissent que le monde a besoin d'une politique mondiale de supervision de la sécurité et que l'OACI est l'instrument naturel pour transformer la politique en réalité. Ils ont dit oui à des évaluations obligatoires sur une base régulière, pour tous les États contractants. Ils ont dit oui à un élargissement de l'actuel programme OACI de supervision de la sécurité, au moment opportun, pour l'étendre à tous les secteurs de l'aviation civile qui ont un impact sur la sécurité. Ils ont dit oui à beaucoup d'autres recommandations qui sauvegarderont des vies humaines. C'est un grand résultat. Les nations du monde vont travailler ensemble, avec l'OACI, pour changer la qualité de la vie de centaines de millions de gens qui empruntent chaque année les services aériens. C'est pour moi un grand jalon dans l'histoire de l'aviation civile.
Dans vos déclarations, vous avez souligné que l'OACI est une partie intégrante de l'industrie du transport aérien
Absolument! Le transport aérien est fondamentalement la base du développement économique dans toutes les parties du monde. Dans ce contexte l'OACI et l'IATA sont les deux faces de la même médaille. L'OACI représente les gouvernements, ceux qui ont et auront toujours la responsabilité de la sécurité et de la sûreté. C'est quelque chose qu'ils ne peuvent déléguer. Et l'IATA représente l'industrie et la responsabilisation. Les deux organisations sont là pour servir l'humanité et aider à relever le niveau de vie dans le monde entier.
Quelle est votre appréciation du plan d'action stratégique(***) lancé par l'OACI juste avant votre nomination?
Du point de vue conceptuel, le plan est formidable. Il réaffirme clairement notre mission et fixe des objectifs permanents. Mon objectif, c'est de traduire le plan dans des activités et des tâches, de déterminer les responsabilités et les échéances. En d'autres termes, il s'agit d'établir un plan fonctionnel avec des priorités bien claires. C'est sur cette base qu'opèrent nos États contractants, et nous devons faire la même chose. Nous sommes en train de réviser le budget de l'Organisation sur la base des coûts réels et nous allons répercuter cela dans toute l'Organisation au cours des prochains mois.
Vous voulez introduire dans l'OACI une approche d'entreprise?

Nous n'avons pas le choix. Comme bien des États contractants et comme l'industrie elle-même, nous devons faire beaucoup plus avec beaucoup moins. Il nous faut améliorer nos moyens de gestion. On nous demande d'être plus efficaces. Je crois que c'est naturel; après tout, nous travaillons avec l'argent des autres.
J'insiste sur cette approche. Nous avons les gens qu'il nous faut. Nous mettons sur pied un solide plan d'entreprise. Nous allons réaliser les priorités du Conseil et de l'Assemblée. Pour faire cela, nous devons planifier de façon réaliste et leur présenter les options. Ce sont eux qui décideront. Nous ferons de notre mieux pour faire ce qu'ils nous demanderont.
Comment voyez-vous le rôle des bureaux régionaux de l'OACI?
C'est au niveau de l'État que l'on peut établir et entretenir un bon système de transport aérien. C'est là que cela se situe. Aussi nos bureaux régionaux doivent-ils être prêts à répondre aux impératifs de nos États contractants en éliminant les écarts entre les normes et pratiques recommandées et les moyens existants. Il faut non seulement que les administrations nationales soient évaluées lorsqu'il le faut mais aussi qu'elles nous aident à résoudre leurs problèmes, aussi longtemps que les problèmes existent. L'approche locale ou régionale est la seule par laquelle nous puissions atteindre collectivement nos objectifs de sécurité, de sûreté et d'efficacité. Il faut être présents sur le terrain. C'est ainsi que les bureaux régionaux ont un but double: réagir rapidement aux besoins des États et fournir au Secrétariat les indications nécessaires afin que nous puissions procéder aux ajustements indispensables et exécuter le plan de la façon la plus économique et la plus efficace.
L'OACI va tenir en mai la première conférence mondiale sur la mise en oeuvre des systèmes CNS/ATM, à Rio de Janeiro. Quel est l'objet de cette conférence?
À mon avis, la mise en oeuvre cohérente et opportune des systèmes CNS/ATM est notre meilleure garantie pour que le développement sûr et ordonné de l'aviation civile internationale continue dans le XXIe siècle. Essentiellement, la technologie existe. Ce que nous voulons faire à Rio, c'est planifier les étapes suivantes qui sont cruciales dans la mise en oeuvre des systèmes CNS/ATM, c'est-à-dire les mécanismes de financement nécessaires et le cadre institutionnel et administratif.
Les enjeux sont importants. En permettant d'utiliser plus efficacement l'espace aérien, les systèmes CNS/ATM augmenteront sa capacité, permettront des économies substantielles dans les services aériens et amélioreront encore la régularité du transport aérien. Pour les voyageurs, cela voudra dire arriver à destination plus rapidement et avec moins de problèmes. Pour les expéditeurs de marchandises, cela voudra dire un meilleur service à la clientèle, une utilisation plus efficace des ressources et des économies potentielles.
L'autre argument très fort pour les systèmes CNS/ATM, c'est leur contribution considérable à la sécurité. Cela est une partie majeure de la raison d'être de l'OACI, sauvegarder des vies humaines et éliminer les effets dévastateurs des accidents. En bref, nous sommes en train de créer une machine qui améliorera la qualité de la vie et les opportunités commerciales.
Quels résultats concrets attendez-vous de la conférence de Rio?
J'attends un consensus sur l'orientation de l'action de tous les acteurs: États, constructeurs et fabricants, institutions financières et tous autres secteurs ayant un rôle et des intérêts dans la transformation du concept en une réalité. Il importe qu'il n'y ait pas de mésentente. Le projet est trop important. Je veux des recommandations vigoureuses et pratiques, non seulement des Ministres et des Directeurs généraux de l'aviation civile mais aussi des dirigeants de secteurs tels que le financement et la planification, tous ceux qui sont responsables de la qualité de la vie dans les villes et les régions du monde. Il nous faut des recommandations qui rendent possible la mise en oeuvre des systèmes CNS/ATM dans toutes les régions, dans une harmonie totale et avec une bonne coordination entre toutes les parties prenantes.
Et s'il y avait un échec?
C'est impossible! Nous avons la responsabilité morale de réussir. Si nous ne réussissons pas, nous allons interrompre le bon développement du transport aérien. Si nous étranglons le transport aérien, nous étranglerons la capacité du monde à se développer et à créer de meilleures conditions de vie pour l'humanité. Si nous privons le monde de cela, nous risquerons de connaître une période de stagnation nuisible aux marchés du monde.
L'OACI est un acteur crucial à cet égard. Si nous n'assumons pas le leadership que l'on attend de nous, le reste du monde continuera sans nous. Je suis bien déterminé à assurer notre réussite.
En résumé, vous considérez le transport aérien comme un moteur de croissance et d'amélioration de la qualité de la vie?
Oui, à mon avis, c'est un des meilleurs outils pour améliorer le niveau de vie dans le monde. Permettez-moi d'ajouter ceci. Vu le résultat de la récente Conférence des DGAC à Montréal sur une politique mondiale de supervision de la sécurité, nous allons commencer la Conférence de Rio en un point que n'a pas pu atteindre le Sommet de l'environnement qui eut lieu en 1992 à Rio. À ce sommet, on n'a pu aller que jusqu'à considérer l'être humain comme le centre d'attention dans tous les aspects du développement. Mais si vous lisez les recommandations de la réunion des DGAC, vous verrez que notre but ultime est la protection de la vie humaine. C'est un résultat extrêmement important.
Tout ce que nous pouvons faire au cours de notre vie, pendant la période où nous sommes productifs, doit être dirigé vers l'amélioration de la condition humaine. Si nous ne faisons pas cela, nous serons dans l'erreur et nous finirons par le payer très cher. Cela doit être la raison de tout dans la vie.
Les huit grands objectifs sont les suivants: 1) renforcer la mise en oeuvre des normes et pratiques recommandées de l'OACI à l'échelle mondiale; 2) élaborer et adopter des normes, pratiques recommandées et documents connexes nouveaux ou amendés, en temps utile pour répondre à l'évolution des besoins; 3) renforcer le cadre juridique qui régit l'aviation civile internationale en élaborant de nouveaux instruments de droit aérien international et en encourageant la ratification des instruments existants par les États; 4) veiller à l'actualisation, à la coordination et à l'application des plans régionaux de navigation aérienne, et fournir le cadre pour une mise en oeuvre efficace des nouveaux systèmes de navigation aérienne; 5) répondre en temps opportun aux grands défis du développement et du fonctionnement sûrs et efficaces de l'aviation civile; 6) veiller à ce que les indications et les renseignements concernant la réglementation économique du transport aérien international soient à jour et bien fondés; 7) aider à mobiliser les ressources humaines, techniques et financières pour les installations et services de l'aviation civile; 8) garantir la plus grande efficacité possible dans le fonctionnement de l'Organisation.
Le text intégral du Plan d'action stratégique de l'OACI est offert ici en format AdobeAcrobat (PDF).
Cet interview a été publié initialement dans le Journale de l'OACI, Janvier-février 1998.